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Les Grands Ducs | September 22, 2018

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14 Comments

Unico

Unico

Il y a des moments où l’appétit vire à l’idée fixe, où la terre se met à tourner autour d’un seul plat, où l’envie devient exclusive et s’adonne sans retenue au registre du « ça et rien d’autre ». Dans ces cas-là, tout devient lumineusement simple. Oubliez tout, les apéritifs, les entrées, les desserts, cafés et mignardises et concentrez-vous. Elaguez la carte à grands coups de serpe, ignorez de toute votre superbe les malheureux amuse-bouche et les douces conclusions hâtives sucrées qui vous font de l’œil pour moins de 10 €. Car ce soir, un plat, un seul, méritera le détour, les éloges et la gloire.

Un seul.

Pour l’exemple, rendez-vous à l’Unico, dans le 11ème arrondissement, dans cette rue Paul Bert si souvent et si bien fréquentée. Une devanture de boucherie des années 70, un orange qui claque au visage et un design de vitrine tout droit sorti d’Orange Mécanique. L’intérieur du décor ne dépareille pas, des lustres de cuisine dans les mêmes tons orangés, des faïences et des papiers-peints aux formes géométriques et aux couleurs pétantes, des sièges design Charles Eames, un immense comptoir en plastique au-dessus duquel s’étend une rangée de crochets de boucher, vestige de l’ancien usage des lieux (une boucherie Bernard, ça ne s’invente pas) et une porte des toilettes en chambre froide…

Une clientèle plutôt jeune et sans doute un peu monomaniaque s’ébroue dans la vaste salle déjà plongée dans une douce pénombre. Des habitués, des bobos en Converse et veste de survêtement Seventies (bien vu), des viandards le couteau entre les dents, des clients du quartier (Yves Calvi nous cèdera sa table à notre arrivée), une table de journalistes de Elle, une autre du Figaro, bref, une atmosphère qui donne dans le décontracté et le sonore. Comme le service.

Mais revenons à notre sujet. Notre obsession d’un jour, notre passion fille unique : une des meilleures viandes de Paris. Mais ici la viande est argentine et grillée au charbon de bois, les frites « papas doradas con piel » (c’est-à-dire dorées avec la peau) et les sauces en trio.

Sur la carte, on survole alors à grandes enjambées, sans s’arrêter, les « empanadas », le « ceviche de pescado », le « guacamole con tostada » et on freine net avant le « dulce de leche » (confiture de lait).

On hésite un instant entre le « Corazon de Cuadril » (Cœur de Rumsteak – 20 €), le « Bife de Chorizo » (Faux-Filet – 23 €), le « Ojo de Bife » (Entrecôte – 24 €), l’« Entrana » (Hampe – 22 €) pour finalement céder à la tentation irrépressible du « Bife de Lomo » (Filet Unico) à 26 €. Le summum de la carte du tendre du bœuf argentin !

Il arrive enfin, objet de toutes les espérances, accompagné de quelques légumes grillés (deux longues carottes aux jambes effilées à la Kate Moss et quelques champignons sautés encore luisants), de frites forcément « maison » servies à part dans leur petit bol et de son set de 3 sauces sud-américaines (Chimichurri, Aïoli Blanc et Salsa Criolla).

La coupe du filet est argentine, c’est-à-dire rectangulaire, épaisse comme un volume de la Pléiade, ramassée comme le pack du Quinze de France, un petit tas de gros sel en couronne.

Première impression, la découpe. La fourchette se plante sans effort, le couteau glisse lentement et l’entaille rouge sang se dessine, nette, sauvage, attirante. On croirait couper une motte de beurre. En bouche, on n’ose y croire. Un léger goût de grillade (charbon de bois) qui donne son caractère à la pièce, puis le sentiment de la chair encore chaude qui fond en douceur dans le palais et enfin la saveur persillée si caractéristique des viandes argentines qui fait encore monter le plaisir d’un cran.

Rien de plus. Rien de moins. Si, juste les sauces en complément, une franchement très épicée, une à peine aïllée, et une aux petits dés de légumes marinés pour faire varier l’échelle des sensations fortes à la demande. Et ces légumes croquants et leurs frites si moelleuses qu’on les croirait farcies de purée.

C’est bien ce que l’on voulait, un plat, un seul, celui qui fait faire des kilomètres et saliver à sa seule évocation. Surtout lorsqu’il est accompagné d’un vin en accord majeur, comme ici un argentin (normal), un Tempranillo Zuccardi de 2002 (40 € tout de même), une pure merveille, avec du corps, de la puissance, long et souple, aux tanins fondus et soyeux comme une robe de mariée (mais celle-ci est à cheval et galope dans la Pampa).

Ah ! Le filet de l’Unico, ce soir, unique objet de mon assentiment !

 

Unico
15, rue Paul Bert
75011 Paris
Téléphone : 01 43 67 68 08
Fermé le dimanche et le lundi mid
Réservation indispensable.
Comptez 50 € pour le diner complet, mais profitez de la formule du déjeuner imbattable à 19 € avec Entrée, Plat et Dessert !

Comments

  1. Hum, on dirait que les journalistes n’ont aucun secret pour toi!
    enfin, chacun sa spécialité, moi je reconnais des Libanais, toi des journalistes…
    En tout cas, il faudra que j’y retourne bientôt!
    Une petite astuce : ils sont souvent déjà pleins quand vous appelez, mais si vous êtes prêts à commencer de « bonne heure » 20h-20h30, il y a souvent de la place.

  2. emilie en voyage

    Ouah!! Moi qui visite le blog par hasard, j’en salive comme jamais à la lecture de votre blog…cela donne très envie, je fais pâle figure avec mes idées resto en Italie et en Espagne, je n’ai pas cette fougue et ce souci du détail: bravo à vous de m’avoir donné si faim, moi qui n’aime pas spécialement la viande rouge.
    A bientôt

  3. Ce texte me parle de chacun de ses mots comme un « fait exprés » et là, donc, ça chavire de poésie, de vibrations incroyables.C’est sublime, vraiment félicitations, c’est magnifique de rassembler aussi joliemment les sens dans l’art de l’écriture-nourriture.Bravo et merci pour l’évasion délirante que je viens de vivre..

  4. J’aime beaucoup ce restaurant qui côtoie Le temps au temps autre excellent restaurant de la rue Paul Bert. La viande est délicieuse, les vins aussi. Il est vrai que la viande argentine est goûteuse, tendre et belle, mais je reste attachée cependant au fondant de la Fleur d’Aubrac, impossible à trouver à Paris, c’est un peu snob, mais permet d’aller sur l’Aubrac. Bref cet Unico
    nous l’avons vu se transformer d’une boucherie 70′ abandonnée en restaurant branché et c’est tant mieux.

  5. Une découpe argentine..
    Je ne me serais jamais douté de ça… je ne suis encore qu’un insignifiant petit scarabée de l’art culinaire

  6. roberta

    ha !!!! et sinon il tarrive d’inviter une fille?? genre moi??

  7. Chrisos > On fait ce qu’on peut ! ;-)
    Emilie > Bienvenue ici et ravi de vous avoir donné envie…
    MamSand > C’est trop. Mais c’es bon… Merci ! ;-)
    Gourmande > J’abonde. La viande de l’Aubrac, c’est formidable. Pour tout dire je reviens de quelques jours en Aveyron où j’en ai fait mon miel (mais je vous un dirai plus dans un billet détaillé à la renrée).
    Frogita > Et oui, on apprend à tout âge ! D’ailleurs, j’en apprends aussi pas mal sur ton blog… ;-)
    Roberta > Oui, c’est vrai, je sors rarement seul…

  8. Emma

    Mhhhh, j’espère que c’est vraiment, bon, parce que les trois pauvres frites (non, pardon les cinq je viens de compter…) servies en garniture, ca fait limite radin ;-)
    Et malheureusment quand j’ai des envies de vraie bonne viande, c’est pas un micr pavé, même bien épais qui pourra assouvir mon envie. Et franchement la viande rouge + frites, ce n’est pa le genre de nourriture/cuisine qui, à mon avis, supporte la micro-portion. C’est charnel, tripal et sensuel, et pour moi ce registre s’accompagne forcément d’une certaine abondance. Riend epire que de rester sur une faime de viande rouge ;-)
    Sinon j’apprécie beaucoup voter blog.

  9. Emma > La photo est trompeuse et l’assiette géante : croyez-moi tout cela pèse son poids, mais sans peser sur l’estomac, ce qui est un plus indéniable… ;-)

  10. Nico

    En passant devant (pour aller au Paul Bert), je m’etais dit « tiens »… maintenant ca devient imperatif. Et je suis assez d’accord avec votre approche « Unico » – a moins de gouter des charcuteries exceptionnelles (mais a priori pas argentines), c’est le genre d’endroit ou on risque d’etre decu par les a-cotes. Et de vraiment trop manger.
    Je n’ai jamais goute la viande de l’Aubrac mais j’ai un vrai faible pour le bife argentin goute a Madrid qui est un peu moins tendre que le filet sud-africain (j’habite dans ce drole de pays) mais nettement plus goutu. Ceci dit, il parait que les betes boer sont bourrees d’hormones, j’espere que ce n’est pas le cas en Argentine aussi.
    tres bon blog, tout le monde le dit mais c’est vrai, tres bien ecrit, choix toujours interessants, notamment la Gymnopédie de Satie. nice one buddy!
    (desole pour les accents manquants, clavier rosbif mais pas tendre)

  11. Je n’avais pas besoin de cette chronique allechante pour attendre avec de plus en plus d’impatience le retour de mon argentin a moi :
    http://clement.richard.over-blog.com/
    Apres 4 mois d’absence, un hiver rigoureusement historique a BsAs, et avant de le voir repartir pour une annee Erasmus a Valencia, la maman et le fiston vont se faire une joyeuse baffree a l’Unico. On invitera peut-etre le papa et la soeur…
    Merci Thierry.

  12. Ah tiens ! Failli y aller il y a peu …
    Voilà qui me conforte dans l’idée que c’était un bon choix :)

  13. Silvana

    J’ai bien retrouvé, à travers votre description, le goût de la viande que je redécouvre chaque fois que je rentre en Argentine…
    Mais, au vu de l’image qui accompagne votre billet, si le goût semble y être, le morceau de viande, n’a rien d’argentin…
    C’est dommage, car la taille du steak est aussi importante que le persillé de la chair.
    Saviez-vous qu’en Argentine, lorsqu’on prépare l' »asado » on prévoit en général 1kg de viande par personne ?
    L’expérience carnivore ne souffre pas la frugalité, surtout si c’est pour terminer sur du « dulce de leche »…

  14. Bonjour,
    Bien envie de gouter cette cuisine argentine.
    Question 100% Pratique : y a t il la place pour venir avec une poussette ??
    JS

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